Les professionnels et les citoyens que nous sommes, qui œuvrons au quotidien pour faire reculer les discriminations et pour renforcer l’inclusion, sont forcément un peu sonnés par les annonces successives du nouveau Président des États-Unis.
Déjà que de nombreuses grandes entreprises américaines avaient annoncé arrêter leurs politiques DEI (après Walmart, Ford, Toyota, Jack Daniel, Harley-Davidson, Méta, Mac Donald), Donald Trump vient littéralement de suspendre le travail des responsables DEI de l’administration fédérale.
Une telle offensive était inimaginable il y a quelques années tant cela paraissait improbable de pouvoir assumer de mettre fin à des politiques qui cherchent à corriger des inégalités fondées sur des facteurs injustes. C’est un choix politique qui assume le fait que la loi du plus fort doit redevenir la norme ce qui correspond tout à fait à la personnalité du 47ème Président des États-Unis.
Comment en sommes-nous arrivés là ?
Les analyses se multiplient pour essayer expliquer le retour des idées réactionnaires et populistes en Europe et aux États-Unis notamment depuis plus d’une décennie. Notamment le fait qu’une partie croissante des Européens et des Américains se sentent comme les perdants de la mondialisation au regard de leur sentiment de déclassement.
Cette sensation, réelle pour une partie de la population et fantasmée pour une autre, a entrainé des fractures de plus en plus saisissantes dans nos sociétés et d’autant plus exacerbées aux États-Unis. La figure du migrant est devenue la matérialisation de cette mondialisation et la cible des extrêmes droites. La vision de l’identité, dans sa version primaire et immuable, a remplacé les débats sur l’égalité des droits et le vivre ensemble.
Le débat politique devient alors une caricature de lui-même et laisse place à d’innombrables contre-vérités qui inondent des réseaux sociaux dérégulés. Dans cette masse d’information, chacun n’a plus qu’à prendre la vérité qui le conforte dans ses croyances faites de bien et de mal, bien loin de l’avènement d’une société d’esprits critiques.
Trump, la faute aux « wokistes » ?
C’est un argument qu’on entend de plus en plus. Certains analystes expliquent que Trump ne serait que la réaction à une dérive « wokiste » de la société américaine qui se serait perdue dans les délires des militants des différentes minorités. Mais de quoi parle-t-on ?
Évidemment, de réelles dérives sur des revendications identitaires existent et ont alimenté ce concept du wokisme. Dérives qui peuvent remettre en cause l’acceptation de politiques de diversité ou d’inclusion par la majorité et qui ne doivent pas être négligées.
Mais l’utilisation du mot est aujourd’hui dans un sens beaucoup plus large par les activistes. Vous trouverez par exemple en France un observatoire du wokisme, qui reprend les stratégies des activistes américains qui ont conduit à l’abandon des politiques DEI de nombreuses entreprises, qui classent les sociétés françaises en fonction d’un risque de wokisme. Les indicateurs considérés comme « à risque élevé » de wokisme utilisé pour ce classement sont par exemple le fait de signer une charte LGBT ou de s’engager sur la loi PACTE. Même les engagements pour la réduction des émissions de CO2 sont considérés comme « wokiste » par ces « observatoires ».
C’est une chose de s’indigner contre des revendications identitaires qui sont contraires à l’intérêt général, c’est autre chose que de s’attaquer aux politiques qui visent à réduire les inégalités. Pourtant, la chasse au wokisme met tout cela ensemble.
Et soyons clairs, l’engagement en faveur de la diversité et de l’inclusion aux États-Unis, s’il souffre parfois des dérives mentionnées plus tôt, a pour objectif principal de réduire les inégalités issues de l’histoire qui sont encore légion. C’est donc avant tout un engagement humaniste dans le sens ou il vise à renforcer l’égalité des chances par l’application de l’égalité des droits et par l’objectif que chacun et chacune soit traité à égale dignité.
Par ailleurs, n’oublions pas que ces décisions sont prises par un président qui depuis longtemps ne cache plus son mépris pour la démocratie et les droits humains, l’actualité nous le rappelle chaque jour.
Faire porter la responsabilité de l’élection de Trump aux « wokiste » fait oublier le fait que de nombreuses personnes ne souhaitent pas d’égalité entre les citoyens et sont prêtes à voter pour leurs intérêts même si cela se fait au détriment des autres, y compris de leurs propres concitoyens.
Cela ne peut pas arriver en France ?
Quand on se compare, on se rassure. Notre culture séculaire et le fait que nous soyons le pays des droits de l’homme nous fait penser que nous serions plus protégés que d’autres. Et c’est vrai, nous n’allons pas observer une bascule trumpiste en France du jour au lendemain. Maintenant il faut aussi être lucide et observer que de nombreux responsables politiques qui font des scores non négligeables, voir qui sont au pouvoir en Europe, étaient présent lors de l’investiture de président outre-Atlantique. La multiplication des offensives à l’endroit des immigrés, faisant oublier que seuls 10% d’entre-eux arrivent de manière illégale en Europe chaque année, et la tentative constante de réduire leurs droits n’est pas sans rappeler le Trump d’il y a 8 ans.
Nos valeurs et nos principes, qui sont inscrits dans la constitution, nous protègent certainement plus que d’autres, mais il serait dangereux de croire qu’ils seraient un rempart infranchissable. La seule façon d’éviter de vivre la même chose est donc de rester convaincu que le problème ne vient pas de la défense des idées progressistes, mais vient du retour des idées égoïstes et réactionnaires.
Renforcer l’égalité.
Les politiques de diversités, d’équité et d’inclusion sont avant tout des politiques qui visent à garantir le principe d’égalité. Cette égalité des droits qui doit se matérialiser en fait au quotidien à travers la méritocratie et la non-discrimination.
Ces principes humanistes doivent être réaffirmés dans le travail fait en entreprise. Nous n’agissons pas en faveur de la DEI pour rendre les entreprises plus rentables, mais pour permettre à chacun et à chacune d’avoir les mêmes chances à travail égal et d’être traité à égale dignité.
Et c’est très concret ! Suis-je payé de façon équivalente que mon collègue à ancienneté et poste équivalent ? Si non, est-ce que des évaluations objectives montrant une différence d’engagement et de capacité permettent de justifier ces écarts ? Suis-je considéré à égale dignité, quel que soit mon genre, mon orientation sexuelle, mon origine, mon handicap, mon âge… et si ce n’est pas le cas est-ce qu’il y a une réaction de la part de l’entreprise ? Ces sujets de rapport à l’autre, de blague inappropriée, d’évolution de carrière que nous traitons au quotidien s’appuient sur des valeurs et une morale humaniste.
Nous avons donc désormais un rôle. Celui ne pas croire que nos valeurs sont un talisman, mais celui de faire vivre ces valeurs au quotidien pour qu’elles soient de nouveau un phare du progrès et qu’elles retrouvent leur élan universel.
Etienne Allais.